Aïcha, la rage au ventre (Femmes du Maroc)

Publié le par Yann Barte

Le 13 septembre, Aïcha El Wafi découvreà l'écran la photo de son fils : Zacarias Moussaoui, premier inculpé dans les attentats de New York. Depuis Aïcha se bat. Elle multiplie les déclarations pour obtenir un procès équitable. Son enfant risque aujourd'hui la peine de mort. L'Etat français, lui, semble se désintéresser de son sort. Sur les hauteurs de Narbonne, Aïcha nous reçoit chez elle. Devant un étalage de coupures de journaux et du thé à la menthe, elle nous dit sa souffrance et sa révolte.

" Je voyais la tête de mon fils entre les deux tours qui s'effondraient
J'avais mes tripes qui me faisaient mal "

- Où en êtes-vous aujourd'hui ? Y a t il eu du nouveau dans l'affaire de Zacarias ?

Rien. Je suis passé en Amérique pour le voir, voir où il se trouve et aussi comment fonctionne le système juridique américain. Il était à New York. Il a été transféré en Virginie. La raison c'est qu'en Virginie, il y a plus de condamnations à mort que dans tout autre Etat américain [1]. C'est pour ça. Pour mettre la peine de mort sur sa tête ! Il a donc changé de prison, d'avocats (des avocats commis d'office). Le premier ne s'est même pas intéressé à lui. Il lui a simplement dit qu'il était " condamné d'avance ". Je comprends pourquoi mon fils ne veut plus parler…

- Vous ne l'avez pas vu, pourtant. Que s'est-il passé ?

J'ai demandé à voir mon fils. Le procureur m'a dit que c'était possible mais en présence d'un agent du FBI qui devait écouter, même enregistrer la conversation... " Une violation du droit de la défense " m'ont dit les avocats. Le procureur voulait aussi m'interroger. Moi je ne voulais pas. Les avocats m'ont déconseillé de voir mon fils. Ils m'ont dit que cela pourrait se retourner contre lui à cause de risques de mauvaises traductions. Alors, je ne l'ai pas vu. Aujourd'hui je le regrette. Je voulais juste le protéger…

- Quels contacts avez-vous eu avec votre fils ?

Aucun. J'ai envoyé trois lettres avec accusé réception. On m'a dit qu'il n'avait rien reçu. Lui aussi m'a envoyé trois lettres. Je n'en ai reçue qu'une. Il était alors encore dans l'Etat de New York. Je ne sais pas qui fait barrage… J'ai écrit au gouvernement français la première fois pour lui adresser un courrier à travers le consulat. Je n'ai jamais eu de réponse. J'ai envoyé une lettre avec une photo de moi et les petits (sortant une lettre). Rien de spécial. Que des mots de gentillesse. On m'a retourné la photo et ils ont pris la lettre.

- La diplomatie française vous a-t-elle aidée ?

Elle n'a pas bougé du tout ! Elle parle de tout le monde, sauf de mon fils. Pour les ressortissants français arrêtés, ils ont envoyé du personnel d'ambassade pour voir s'ils sont maltraités. Pour mon fils, rien. J'ai reçu une seule réponse de la Direction des Français à l'étranger, le 16 novembre. (Sortant la lettre). Voilà ! (Lisant) " Votre fils aurait été informé de ses droits consulaires qu'il aurait aussitôt récusés… " Je ne sais pas si c'est vrai ! (2) " …Notre consulat ne peut intervenir en sa faveur… ". Mais on peut aussi agir sans sa demande, non ? J'ai téléphoné au consulat général de France de New York pour savoir ce qu'il a refusé exactement. Il a été arrêté le 17 août et le 18 il a refusé de passer un coup de fil au consulat. Mais c'était pour une histoire de passeport périmé, rien d'autre ! Pas pour l'affaire des attentats. Il a été incarcéré un mois avant les attentats !

Il y a des chefs d'accusation (3) mais aucune preuve. Où sont ces preuves ? J'ai dit au gouvernement français que ses droits en tant que Français n'étaient pas respectés. Mon fils est né en France, à Saint-Jean-de-Luz. Je suis aussi naturalisée française. J'ai écrit au ministre des Affaires étrangères, Hubert Védrine…. Pourquoi la France ne dit rien non plus contre ces chefs d'accusation " détournement d'avion, destruction d'avion… ". On peut dire n'importe quoi ! Richard Reid (4) a été pris sur le fait avec ses baskets pleines d'explosifs, il ne risque pas la peine de mort, lui. Je suis contre la peine de mort pour tous, mais pourquoi cette différence ? Même un professeur de droit américain l'a dit quand j'étais en Amérique. (Aïcha sort un article relatant les propos de Jonathan Turley et lit) : " aucun des actes dont il est accusé n'est criminel à lui seul et rien ne démontre jusque-là un lien direct entre lui et les autres terroristes du 11 septembre "... "… Si l'accusation parvient à ses fins, c'est uniquement parce qu'elle a choisi la bonne juridiction pour cela ".

- Le Maroc s'est-il manifesté ?

Le consulat est venu. Il ne m'a pas trouvé. Il m'a ensuite téléphoné et m'a demandé une fiche d'état civil de Zacarias et de son père. C'est tout ! C'était, parait-il, à la demande du consulat marocain de Washington. Je n'en sais pas plus.

- Comment aviez-vous appris pour Zacarias ?

C'était le 13 septembre. Ma fille Jamila m'a téléphonée. Elle m'a dit : " Maman, Zacarias est à la télé. Je peux pas te dire… allume la télé, allume !". Il était 7h30, j'ai allumé mais il n'y avait plus rien. Alors, je suis restée devant la télé jusqu'à 8h30 et je l'ai vu. C'était le journal de Télématin. Puis j'ai téléphoné à la DST, j'ai demandé. Ils ne savaient pas. Deux heures plus tard, ils m'ont dit que oui, c'était bien lui. Et ils sont venus passer une journée avec moi pour discuter, me poser des questions.

- Vous avez déclaré à la presse que votre fils servait de bouc émissaire…

Oui, c'est un bouc émissaire. C'est clair ! Le gouvernement américain n'a personne à se mettre sous la main. Il a besoin de quelqu'un pour faire plaisir aux gens. Il a trouvé Zacarias qui était au mauvais endroit, au mauvais moment. Quand j'étais aux Etats-Unis je voyais la tête de mon fils entre les deux tours qui s'effondraient. J'avais mes tripes qui me faisaient mal. Et puis ce jour où ils ont montré les chefs d'accusation… C'était sur tous les écrans, dans toute l'Amérique, les cafés, partout... Je sais que mon fils n'est pas un assassin. Il ne doit être jugé que pour ce qu'il a fait. Et le 11 septembre, il était déjà en prison ! Personne n'est allé le voir. Le consulat l'a bien fait pourtant avec les Talibans français de Guantanamo. Même son avocat n'a pas pu le voir ! Mon fils est aujourd'hui en isolement total depuis six mois, avec un traitement spécial !

- Comment sent-on son fils glisser vers l'intégrisme ?

J'ai élevé seule mes quatre enfants. Sans le poids d'un père. Zacarias était un garçon sans problème. Il sortait, s'amusait. On parlait de tout. Aucun sujet tabou : ses sorties, ses copines… Les garçons ont plus souffert que leurs sœurs du racisme. Peut-être que ça, je ne l'ai pas senti. Je n'ai jamais vraiment pris au sérieux ce que Zacarias me disait à ce propos. Quand Zacarias me disait " on m'a traité de sale négro, de sale arabe ! ", je l'embrassais et je rigolais… Mais je crois que les gens doivent faire attention. Quand un enfant se fait insulter vers 13, 14 ans et plus tard rejeté des boites, ou rejeté par les parents des filles qu'il fréquente… toutes ces choses s'accumulent dans le cœur, dans la tête du jeune. Et puis il y a ces mosquées que les enfants ne doivent pas fréquenter. Avant 90/92, il n'y avait pas encore toutes ces mosquées qui poussent aujourd'hui en France comme des champignons. Ici, les imams ont 25/30 ans ! Dans les pays arabes, les imams ne sont pas aussi jeunes. Ce sont des hommes d'expérience, des sages qui connaissent le Coran. Je dis toujours aux familles de faire attention quand on leur dit par exemple " on va aider ton fils pour ses devoirs, etc… " Il y a souvent quelque chose derrière. Toutes ces mosquées qui s'ouvrent n'importe comment ne prêchent pas le vrai islam.

- A l'origine d'une telle dérive, il y a souvent aussi une rencontre. Qui a mené Zacarias à l'islam radical ?

En 90, une nièce est venue à la maison. Elle fréquentait les Frères musulmans de l'université de Rabat Agdal. Son père, gendarme, craignait pour sa place. Les Frères musulmans étaient la bête noire de Hassan II. Alors elle est venue ici, pour me voir. Elle n'a plus voulu partir. Je l'ai prise en charge un an. Elle a commencé à parler d'islam. Avant, mes garçons et mes filles participaient à tout. Les filles faisaient la cuisine, les garçons passaient l'aspirateur, faisaient la vaisselle, moi je m'occupais du linge… C'était bien. Il y avait toujours plein de copains, de copines. Ils mangeaient ici, dormaient ici. Ils étaient mignons. Tout le monde me disait que j'avais des enfants gentils. C'est tout ce que je demandais. Tout a changé quand elle est arrivée…

- Comment s'est passée la rupture ?

Abd Samad, le frère de Zacarias, était assis dans ce canapé. Je lui ai dit " Sois vous participez, sois vous partez ! " Ils avaient 22 et 23 ans. Abd Samad m'a répondu " Tu crois qu'on a peur de toi ? On fait tout comme des femmes ici ! On passe l'aspirateur, on fait la vaisselle… " Et moi je lui ai dit : " Tu crois que je vais tout faire pendant que tu regardes la télé ? " Là, il se retourne vers sa cousine Fouzia et lui demande " chez toi tes frères ils ne font rien du tout, n'est-ce pas ? " Alors, j'ai compris que ça venait d'elle. Ils ont quitté ce jour-là tous les trois la maison pour Montpellier. Abd Samad et Zacarias ne se quittaient jamais. Ils parlaient pour deux. Et aujourd'hui il y en a un qui casse des œufs sur l'autre.

- Les premières déclarations de Abd Samad dans les médias étaient en effet accablantes pour son frère. Proche d'une mouvance islamiste, voulait-il de cette manière se protéger ?

Ils ont connu l'islam ensemble. Abd Samad est dans un mouvement à peu près identique. Il s'est marié avec Fouzia, qui a depuis rejoint les " Ahbache ". Au Maroc, Fouzia n'aurait pas pu exister, mais ici elle est utile pour l'imam. Elle parle et écrit l'arabe, à la différence de tous ces Français de la mosquée qui ne parlent même pas l'arabe. Elle disait que " c'est bien, qu'en France on peut vivre son islam comme on veut ". Elle est porte parole des femmes islamistes de Montpellier. Mon fils est sous l'emprise de cette femme et de l'imam en même temps. Il doit taper sur son frère pour sauver la mosquée qui est dans le collimateur de la Justice.

- Quelle relation avez-vous aujourd'hui avec le Maroc ?

J'ai ma famille là-bas, ma mère... Je suis allée encore au Maroc l'année dernière, deux mois et demi, puis encore un mois… Je suis de Meknès, de Azrou. Je suis une Berbère ! J'ai grandi au Maroc. Je suis arrivée ici j'avais 18 ans. J'ai été mariée à 14 ans, divorcée à 24 ans, avec quatre enfants. Zacarias avait deux ans. J'étais seule. Ni tante, ni cousine pour m'aider. C'était très dur physiquement, moralement et financièrement. J'étais couturière de métier. Je suis rentrée à France Télécom comme femme de service. J'ai pris des cours du soir, des cours d'aide technicien. J'étais préposée interne. Je n'ai jamais été au chômage. Je n'ai jamais demandé l'aide d'une assistante sociale. J'ai horreur de ça. Je me suis toujours débrouillée toute seule.

- 14 ans, c'était donc un mariage arrangé ?

Oui. Il était locataire à côté de ma mère. Ma mère voyait cet homme seul. Elle a attendu un an parce que je n'avais que 13 ans. Puis elle a fait les papiers avec lui et elle m'a mariée. Je suis venue en France et j'ai eu mes deux filles, puis mes deux garçons. C'était un homme méchant, très violent.

- Ce mariage raté à-t-il influencé votre façon d'éduquer vos enfants ?

J'étais trop gentille avec les enfants. Mes gosses avaient de l'argent de poche, des copains… Ils ne manquaient de rien. Je croyais bien faire mais je crois que j'ai trop donné. Parce qu'ils n'avaient que moi. En 1979, j'ai acheté un magnétoscope, 4.500 francs ! Je me suis dit, comme ça, ils resteront à la maison. Ils n'iront pas rôder dehors. J'étais contente. J'avais de la chance parce qu'ils dormaient beaucoup. Le mercredi, je me rappelle, j'allais travailler. Lorsque je revenais le midi tout le monde dormait encore (rires).

- La menace a toujours été pour vous à l'extérieur ?

Oui et je ne me suis pas trompée. L'extérieur m'a toujours fait peur pour eux. A 22/23 ans, ils sont partis de la maison avec cette fille. Ils étaient naïfs. Ils n'ont été que deux fois au Maroc. Ils étaient vierges côté religion. Je n'aurais jamais pensé qu'une chose pareille m'arrive. Jusqu'à maintenant j'ai toujours mal au ventre. Quand j'entends ces condamnations à mort, c'est dur, dur…

- Vos filles ont suivi un tout autre chemin que les garçons. Comment expliquez-vous cela ?

Les filles voulaient vivre leur vie comme les Français. Les garçons, eux, ont ouvert leurs yeux vers l'islam…qui profite toujours plus à l'homme. J'ai éduqué mes enfants de la même façon.

Ce que je reproche souvent aux femmes musulmanes c'est qu'elles ne donnent pas la même éducation aux filles et aux garçons. Elles disent aux filles " Toi tu n'as pas le droit de faire ça, ton frère, lui, peut, parce que c'est un garçon. Tu n'as pas le droit de lui répondre, etc… Ton frère ne fait pas le ménage, parce que c'est un garçon... " Ce sont des femmes qui détruisent les femmes. Ce sont elles qui donnent l'éducation. Moi je ne veux pas jouer ce jeu. Je veux le respect de chacun dans la famille. Le frère n'a pas à dire à sa sœur " va me chercher à boire ! "

Au Maroc si tu travailles, si tu as les moyens, tu vis comme en Europe. Mais plus tu es pauvre et plus l'islam va jouer un rôle. Pas parce que tu respectes l'islam, mais parce que tu n'as pas les moyens de faire autrement. Quand je vais au Maroc je vois deux type de femmes, celles qui travaillent, qui sortent au ciné, au théâtre, à la mer, qui sont dans l'islam, mais à leur manière et puis les autres, celles qui n'ont pas de moyens et qui vivent l'islam comme les autres veulent qu'elles le vivent.

(Propos recueillis par Yann Barte)

 [1]La Virginie détient avec le Texas le triste record d'exécutions depuis le rétablissement de la peine de mort. Le choix d'une cour civile de cet Etat n'est en effet pas neutre, alors même que les poursuites contre le réseau Ben Landen sont instruites depuis plus de cinq ans dans l'Etat de New York. Le tribunal fédéral d'Alexandria est l'une des cours les plus répressives et conservatrices des Etats-Unis. Enfin, elle est très proche de l'un des lieux du drame, le Pentagone.
(2) L'Etat français ignore en fait si Zacarias Moussaoui a oui ou non récusé ses droits (ce que confirme toute les précautions de langage des communiqués du Quai d'Orsay). De plus, cette récusation n'aurait de valeur que si elle avait fait l'objet d'un document écrit et signé (cela ne semble pas être le cas).
(3) Les chefs d'inculpation sont : complot dans le but de commettre des actes de terrorisme, piratage des avions de ligne, destruction d'avions, utilisation des armes de destruction massive, recours au meurtre, complot pour détruire des biens.
(4) Richard Reid est le Britannique, auteur de l'attentat raté du vol Paris-Miami (American Airlines) du 22 décembre 2001. Il avait effectivement dissimulé des explosifs dans ses baskets.

Publié dans Interviewes

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