Pourquoi l'Amérique juge Moussaoui (Nouvel Obs)

Publié le par Alain Chouffan

Pour Patrick Baudouin, avocat de la mère de Zacarias Moussaoui, le Français risque de faire figure de bouc émissaire.


Le Nouvel Observateur. - Que reproche la justice américaine à Zacarias Moussaoui?

Patrick Baudouin . -Zacarias Moussaoui a été présenté, d'emblée, comme le vingtième pirate de l'air choisi pour les attentats du 11 septembre 2001. Il a toujours nié cette implication, qui n'a jamais été prouvée. A plusieurs reprises, il a indiqué avoir été contacté pour une action séparée qui aurait visé la Maison-Blanche. La seule certitude, c'est qu'interpellé le 16 août 2001 pour une infraction au droit de séjour, et emprisonné depuis lors, il n'a participé directement à aucun attentat.

N. O. - A-t-il une chance de sauver sa tête?

P. Baudouin
. -Le procureur reproche à Moussaoui de n'avoir pas dénoncé la préparation des attentats dont il aurait eu connaissance, lors des interrogatoires qui ont suivi son arrestation. Cela semble traduire un affaiblissement des charges. N'ayant pas commis de crime de sang, Zacarias Moussaoui devrait sauver sa tête. Mais le risque de condamnation à mort reste important car le contexte ne lui est pas favorable. En raison de l'émotion légitime suscitée par les attentats du 11 septembre. Et de la recherche, beaucoup moins légitime, d'un bouc émissaire expiatoire.

N. O. - La stratégie de défense de Moussaoui ne joue-t-elle pas contre lui?

P. Baudouin
. - En ayant choisi de plaider coupable, contre l'avis de ses avocats, et en adoptant une attitude provocatrice, Zacarias Moussaoui semble parfois être le meilleur allié de l'accusation, qui a fait part de son intention de demander la peine capitale. Son application serait autant une erreur qu'une injustice. Elle ferait de Moussaoui un martyr, au risque de susciter de nouvelles vocations terroristes. Enfin, l'enjeu de ce procès, c'est aussi celui de la violation des libertés et droits fondamentaux au nom de la lutte contre le terrorisme. Si le procès, sous une apparence de légalité, s'avère joué d'avance, il s'inscrira dans la lignée de Guantanamo et d'Abou Ghraib.



N. O. - S'il n'est pas condamné à mort, Moussaoui a-t-il une chance d'être expulsé en France ?

P. Baudouin
. -S'il n'est pas condamné à mort, Zacarias Moussaoui risque fort d'être condamné à une peine d'emprisonnement à perpétuité. Il restera alors incarcéré dans une prison américaine. Car il y a fort peu de chances de le voir expulser vers la France. Il appartiendra ensuite à celle-ci de faire pression pour obtenir un retour dans son pays afin d'y purger une peine dont il pourrait être permis d'espérer qu'elle serait considérablement abrégée. Mais il est difficile d'être optimiste sur ce point à bref délai.

 

N. O. - Quel rôle a joué la France jusqu'à présent ?

P. Baudouin
. -Les autorités françaises ont fait preuve d'une grande frilosité. Elles ont même accepté que soient remis au procureur américain des éléments à charge contre Moussaoui, en se contentant de l'assurance donnée qu'ils ne seraient pas utilisés pour requérir la peine de mort. Or, précisément puisque cette peine est encourue, ils n'auraient jamais dû être communiqués. En fait, la France s'est désintéressée de son ressortissant pour des raisons diverses : souci de ne pas ajouter aux divergences sur l'Irak un sujet de frictions supplémentaire avec les Etats-Unis, indifférence voire impopularité vis-à-vis du cas Moussaoui, alliance sacro-sainte contre le terrorisme... Pourtant, il est indispensable d'entendre enfin la voix de la France pour exiger que soient respectés les droits d'un citoyen français, et que soit exclue à son encontre une peine de mort bannie dans tous les pays européens.

Alain Chouffan 

Publié dans Interviewes

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