Ce que la DST a transmis au FBI (L'Express)

Publié le par Jean-Marie Pontaut et Eric Pelletier

Les autorités américaines étaient-elles en mesure d'éviter les attentats du 11 septembre 2001, aux Etats-Unis, qui ont causé la mort de 3 056 personnes, selon le dernier bilan officiel? La question hante un pays traumatisé par l'ampleur des attaques terroristes contre le World Trade Center et le Pentagone.

Déjà fortement fragilisées, trois agences américaines, FBI (Federal Bureau of Investigation), CIA (Central Intelligence Agency) et NSA (National Security Agency), sont désormais ouvertement sous le feu des critiques. La presse américaine a révélé certaines informations alarmantes dont elles disposaient durant l'été 2001 et qu'elles n'ont pas exploitées. Ce qui soulève de graves questions: pourquoi, par exemple, deux des futurs terroristes ont-ils pu vivre pendant deux ans sur le sol américain sans attirer l'attention, alors qu'ils avaient été repérés, dès janvier 2000? Les réponses se trouvent aussi à Paris.

L'échec le plus retentissant du renseignement américain reste en effet l'enquête menée par le FBI sur le Français d'origine marocaine Zacarias Moussaoui, arrêté plus de trois semaines avant les attentats. Du coup, les informations fournies par les autorités françaises à l'agence, à la fin du mois d'août 2001, prennent un relief capital. L'Express est en mesure de révéler le contenu des notes que la DST a adressées aux services américains, sans qu'elles soient suivies d'effet. Ces documents essentiels sont d'ailleurs à l'origine de la polémique qui s'amplifie aux Etats-Unis.

Lorsque Zacarias Moussaoui est arrêté, le 16 août 2001, l'agente spéciale Coleen Rowley, vingt et un ans de FBI derrière elle, est en poste à Minneapolis. Elle hérite du dossier. Elle ne sait pas grand-chose de ce suspect atypique, qui s'exprime avec un fort accent. Officiellement, il s'agit d'une simple affaire de «séjour irrégulier et de travail illégal». Le jeune homme est entré aux Etats-Unis par l'aéroport de Chicago, le 23 février 2001, avec un passeport français n°AE 27016. Le document de voyage porte un visa pour les Etats-Unis délivré, apparemment, par l'ambassade américaine au Pakistan. Il n'était donc autorisé à rester outre-Atlantique que quatre-vingt-dix jours, soit jusqu'au 22 mai.

Moussaoui est arrêté dans sa chambre d'hôtel et placé en détention pour avoir enfreint les lois sur l'immigration. En réalité, le comportement du jeune homme, qui suivait des cours dans une école de pilotage, a attiré l'attention de l'un de ses instructeurs de la Pan Am Flight School à Minneapolis. Le Français a payé en liquide les 8 300 dollars de sa scolarité et semblait très intéressé par un entraînement sur un long-courrier, un Bœing 747-400, sans avoir lui-même de notions de pilotage. Il posait des questions étranges, comme le fait de savoir si les portes pouvaient s'ouvrir en vol. L'agence locale du FBI est immédiatement avisée. L'agente Rowley pense déjà à «une menace terroriste». D'autant que le Yéménite arrêté avec Moussaoui, un certain Hussein, le décrit comme un extrémiste, prêt au jihad.

Coleen Rowley n'arrivera pas à convaincre ses supérieurs à Washington, du moins avant la date fatidique du 11 septembre. Dès la fin du mois d'août, elle possède, pourtant, un atout majeur: les fiches adressées par les services de renseignement français à la demande de Washington: deux notes, datées du 29 août (deux pages) et du 30 août 2001 (1 feuillet de complément). Voici leur histoire.

Un jeune homme très surveillé
Paris, fin du mois d'août 2001. Le legat (legal attache), c'est-à-dire le correspondant du FBI à l'ambassade des Etats-Unis, se rend au siège de la Direction de la surveillance du territoire (DST), situé rue Nélaton, à deux pas de la tour Eiffel. Depuis son arrivée en poste dans la capitale, trois ans auparavant, Enrique Ghimenti entretient des relations polies, à défaut d'être franchement cordiales, avec les hommes du contre-espionnage français. S'il se rend à la DST, c'est que, le 21 août, Washington a officiellement demandé à la France des précisions sur ce Moussaoui qui intrigue tant le bureau de Minneapolis, et notamment l'agente Rowley
Les contacts de Ghimenti jouent apparemment franc jeu. Ils reconnaissent que l'homme est effectivement connu. La DST possède bien un «dossier Moussaoui», dont les éléments sont d'abord transmis oralement à l'attaché du FBI. En 1993, il a quitté la France pour Londres (66 Christchurch Road, puis 23A Lambert Road). Son nom a été cité, à plusieurs reprises, dans une enquête sur le recrutement de jeunes islamistes, partis s'entraîner en Afghanistan. Elle a été confiée, depuis octobre 1995, au juge antiterroriste Jean-Louis Bruguière. Une «fiche d'attention» a même été émise à partir du «fichier Schengen», du nom de l'espace de sécurité européen, afin de suivre les déplacements de Moussaoui. La DST a ainsi été avisée de chacun de ses trajets aériens, du moins ceux effectués sous sa véritable identité. Le parcours du jeune homme est, dès cette époque, qualifié de «sensible», selon la formule d'un membre du renseignement français.

Washington traîne les pieds
L'ensemble des informations françaises sont officiellement consignées dans deux notes des 29 et 30 août, remises à Ghimenti. Moussaoui est avant tout présenté comme un «afghan», c'est-à-dire un activiste convaincu, formé au jihad dans les camps. Il a ainsi, lit-on, séjourné en Afghanistan en 1999, où il a suivi une formation terroriste. Il a d'ailleurs été repéré à la maison des Algériens de Djalalabad, un «centre d'aiguillage» des stagiaires européens arrivant du Pakistan voisin. Moussaoui est également un prosélyte, doté d'un certain charisme, remarquent les Français. Il a notamment fréquenté la mosquée de Baker Street, à Londres, lieu emblématique du salafisme. Enfin, le jeune homme est présenté comme le recruteur de l'un de ses amis de lycée, le Franco-Béninois, converti à l'islam, Xavier Tchilao Djaffo, alias Shaheed Masood al-Benin, 29 ans. Un jihadiste patenté, lui aussi: il a, dans un premier temps, mis ses compétences en informatique au profit du commandant Khattab, animant, notamment, le site islamiste Qoqaz.net. Djaffo est mort au combat en compagnie de deux volontaires, algérien et bosniaque, alors qu'ils tentaient de forcer un barrage russe dans le sud de la Tchétchénie, en avril 2000.

La coopération entre le FBI et la DST fonctionne parfaitement. Au début du mois de septembre, les autorités américaines se disent prêtes à expulser Moussaoui vers Paris. Il pourrait être placé en garde à vue, dans le cadre d'une procédure pour association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste, confiée aux juges Bruguière et Ricard.

Mais, aux Etats-Unis, le cheminement des informations françaises, ou plutôt leur interprétation, se révèle plus que chaotique. L'agente Rowley est confortée dans ses soupçons par les informations du legat de Paris. Elle prend donc contact avec ses supérieurs à Washington. Elle veut obtenir la transmission à la justice d'une demande de mandat, dans le cadre du Foreign Intelligence Surveillance Act, ce qui lui permettrait de fouiller la mémoire de l'ordinateur portable de Moussaoui. Mais pour cela, elle doit préalablement prouver que le Français est un terroriste infiltré. Coleen Rowley est pourtant persuadée que les informations fournies par la DST sont suffisamment alarmantes. Mais le bureau central de Washington traîne les pieds, faisant valoir qu'il peut s'agir d'une homonymie.

Selon Rowley, les policiers de Minneapolis téléphonent alors à leur correspondant parisien. Ghimenti prouvera, par une simple recherche sur l'annuaire téléphonique, que le nom de «Zacarias Moussaoui» n'est guère répandu. Mais, au quartier général de Washington, on juge trop «vagues» les informations de la DST, qui ne font pas expressément référence à Al-Qaeda. Le mandat est donc refusé au bureau de Minneapolis. Coleen Rowley n'obtiendra le droit d'examiner les affaires de Moussaoui qu'après le 11 septembre. Dans son ordinateur, on trouvera des informations sur l'épandage d'insecticides par avion, ce qui entraînera un temps l'interdiction de vol de tous les appareils concernés aux Etats-Unis. Le Français est aujourd'hui le seul inculpé pour les attentats du 11 septembre aux Etats-Unis et risque la peine de mort.

«Ceux qui me connaissent, concède Coleen Rowley, me décriront probablement comme [...] pas aussi discrète que je devrais l'être.» Elle a, en tout cas, décidé de vider son sac. Elle décrit très précisément dans un rapport de 13 pages les difficultés, humaines et procédurales, qu'elle a rencontrées pour mener à bien ses investigations. Un rapport en forme de réquisitoire, adressé à son directeur, Robert Mueller. Pour être sûre d'être entendue, elle en a aussi remis un exemplaire à deux membres du Sénat. Ce brûlot a été publié in extenso dans le magazine Time du 3 juin, sous le titre The bombshell memo (La note explosive). L'agente Rowley a été auditionnée dès le 6 juin par la commission des affaires judiciaires du Sénat. Le Congrès a en effet entamé une série d'auditions, certaines à huis clos, d'autres publiques, pour déterminer les causes de ces échecs à répétition. Elles se tiennent dans une chambre insonorisée, aménagée au quatrième étage du Capitole. L'enquête se poursuivra jusqu'à la fin de l'année. Une longue et douloureuse introspection.
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L'«esclave d'Allah» risque la mort

Zacarias Moussaoui se définit comme un «esclave d'Allah». D'ailleurs, en prison, cet homme de 34 ans prie pour les moudjahidine emprisonnés et pour la «destruction des Etats-Unis d'Amérique». Il l'a réaffirmé, en anglais, le 22 avril dernier, devant le juge chargé de son dossier, Leonie Brinkema, dont il a demandé la récusation. Il a aussi renvoyé ses trois avocats américains, commis d'office. Il ne leur accorde aucune confiance, d'autant que l'un d'entre eux est «juif», dit-il. Pour l'heure, Moussaoui n'est pas autorisé à se défendre seul. Il doit au préalable «se soumettre à une évaluation de ses capacités mentales», ce qu'il refuse. Son procès doit s'ouvrir à la mi-octobre devant le tribunal fédéral d'Alexandria (Virginie), près de Washington. Il est accusé de complicité dans les attentats du 11 septembre: Moussaoui, incarcéré dès le 16 août 2001, n'a pas directement participé aux attaques. Néanmoins, sur les six chefs d'accusation retenus, quatre relèvent de la peine de mort.
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Les «filières afghanes»

Entre 1989 et 2001, les «filières afghanes» ont nourri le terrorisme islamique international. Des centaines de volontaires étrangers, arabes mais aussi français, comme Zacarias Moussaoui, ou britanniques, comme Richard Reid, le kamikaze aux chaussures piégées du Paris-Miami, sont venus se former militairement dans des camps d'entraînement. En France, les premiers départs de jeunes de banlieue ont été constatés dès le milieu des années 1990; cependant, l'implantation du régime taliban et l'installation de Ben Laden ont encouragé les «vocations». En fait, la DST a été officiellement saisie d'une commission rogatoire sur le «recrutement de combattants volontaires dans la zone pakistano-afghane» dès le 23 octobre 1995. A partir de cette date, les services de renseignement français ont mis en place un système de surveillance qui allait par la suite se révéler très efficace pour connaître les réseaux. Des fiches d'attention ont été émises sur certains individus, afin de repérer leurs déplacements sans pour autant les interpeller. C'est ainsi qu'en 1997 Zacarias Moussaoui fut, semble-t-il, repéré pour la première fois

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