Les incroyables ratés des services américains (L'Express)

Publié le par Philippe Coste, Marc Epstein, Jean-Marie Pontaut, Quentin Rousseau

La tragédie du World Trade Center aurait-elle pu être évitée? Un rapport du Congrès révèle les cafouillages et les erreurs du FBI et de la CIA

«Je suis désolé, murmurait Kenneth Williams à un journaliste venu frapper à la porte de son pavillon de Phoenix [Arizona]. Si je vous parle, je risque de vrais ennuis.» Ce matin de mai 2002, l'agent Williams, un brillant élément du FBI, âgé de 42 ans, aux allures de discret gratte-papier grisonnant, vient d'achever une série de dépositions à huis clos devant la commission du Renseignement du Sénat, un aréopage chargé de réaliser, avant l'été 2003, un rapport public sur l'incapacité de la police fédérale et de sa gigantesque Central Intelligence Agency (CIA) de prévoir et d'empêcher les dramatiques attentats du 11 septembre. Le fameux document, revêtu d'une couverture bleue, a finalement été publié le 24 juillet 2003. Il est édifiant.

Ken Williams n'avait certes pas imaginé que des avions s'encastreraient un jour dans les tours de New York. Pourtant, affecté à l'antenne du FBI de Phoenix, l'agent modèle se préoccupait avant tout, depuis l'horreur de l'attentat de Lockerbie, en Ecosse (270 morts, le 21 décembre 1988, dans l'explosion d'un avion de la Pan Am), du risque que représentaient des fondamentalistes musulmans formés au pilotage, à la maintenance ou au contrôle aériens. Ses premiers entretiens de routine avec des élèves des centres de formation locaux lui avaient valu quelques surprises: l'un d'eux, dans une chambre tapissée de portraits de Ben Laden et de photos de guerriers tchétchènes, vociférait sa haine des Etats-Unis. Un autre utilisait une voiture appartenant à un ressortissant du Moyen-Orient connu pour avoir tenté, en 1999, de pénétrer avec un complice dans le cockpit d'un avion des lignes intérieures américaines. Aux policiers qui les avaient brièvement interrogés à l'atterrissage, ces derniers s'étaient plaints de suspicions racistes, jurant qu'ils cherchaient juste la porte des toilettes de l'avion. On les avait libérés. Un collègue arabophone avait confié à Williams sa crainte que la vaste région de Phoenix ne puisse devenir une planque pour le réseau Al-Qaeda. Il était prouvé, en effet, que Wadih el-Hage, lieutenant de Ben Laden, impliqué dans les attentats de 1998 contre les ambassades américaines en Afrique, avait séjourné dans la région. Ken Williams avait du flair, et pourtant il ignorait l'essentiel: Nawaf al-Hamzi et son complice Hani Hanjour, membres d'Al-Qaeda, chargés de détourner un vol d'American Airlines et de le faire plonger sur le Pentagone, s'étaient installés, dès décembre 2000, aux alentours de Mesa (Arizona). Reste que le mémorandum de Williams, daté du 10 juillet 2001, adressé par courriel au siège du FBI, à Washington - en particulier aux agents de la Radical Fundamentalist Unit (RFU) et de l'Usama Bin Laden Unit (Ublu) - proposait des mesures de prévention contre des attentats aériens d'un nouveau type.

Enfoui sous la paperasse des deux unités antiterroristes, le mémo n'a été transmis aux chefs respectifs de ces unités qu'après le 11 septembre. Auparavant, il a fait l'objet de débats languissants sur l'opportunité de le montrer aux analystes du siège. Pis encore: il est tombé entre les lourdes mains des juristes du FBI, chargés de prémunir contre de nouvelles polémiques une institution décriée depuis des années pour son excessive brutalité. Une recherche plus poussée en Arizona aurait peut-être permis de mettre la main sur les deux protagonistes du vol 77 d'American Airlines, lancé contre le Pentagone. Les investigations avaient été closes, un mois auparavant, au motif qu'elles «exigeaient une attention excessive et discriminatoire à l'égard des citoyens d'origine arabe de Phoenix».

Le même «juridisme» a compromis, dès le départ, l'enquête sur Moussaoui, en contrariant, à nouveau, les excellentes intuitions des agents sur le terrain. Zacarias Moussaoui, un Français au passé chargé s'inscrit dans une école de pilotage de Minneapolis (Minnesota). Ses questions, bizarres, sur les Boeing 747 et son intérêt pour les plans des vols entre Heathrow et Kennedy Airport inquiètent ses instructeurs, qui alertent, le 15 août, le FBI local. Armés de simples soupçons, les policiers fédéraux profitent d'un détail, l'expiration du visa de Moussaoui, pour obtenir son arrestation par les agents de l'immigration, dotés de pouvoirs plus larges en matière de détention. La suite, cependant, laisse rêveur. En emportant ses effets personnels, dont deux couteaux et un petit équipement d'entraînement aux arts martiaux, l'immigration saisit son ordinateur portable. Mais, faute d'autorisation de perquisition, elle le met simplement «en lieu sûr». Pas question de lire son contenu. Seul le FBI, sur mandat d'un juge, aurait pu en explorer le disque dur et y découvrir des informations cruciales. Ce n'est que le 12 septembre que l'ordinateur est enfin ouvert en urgence. On y découvre des lettres signées d'un certain Yazid Sufaat, propriétaire d'un appartement situé en Malaisie où s'était tenue, en janvier 2000, une réunion d'Al-Qaeda connue des autorités américaines. La police aurait pu aussi consulter l'agenda de Moussaoui et y trouver deux numéros de téléphone correspondant à la cellule allemande de Mohamed Atta, maître d'œuvre des attentats. Elle n'en a rien fait.

La CIA, exceptionnellement informée du cas Moussaoui par le FBI, a sans doute tardé à lui fournir les informations qu'elle détenait. La hiérarchie de Washington, de son côté, a perdu un temps précieux à se demander quelle loi faire valoir pour demander l'ouverture d'une enquête sur le suspect. Pour se réclamer du Foreign Intelligence Surveillance Act - la loi antiterroriste américaine - le FBI croyait devoir prouver le lien entre Moussaoui et un groupe subversif déjà connu. Mais lequel? Les agents de Minneapolis insistaient pour que l'on établisse son appartenance à Al-Qaeda. Au siège de Washington, on craignait que cela ne suffise pas pour incriminer le suspect. Des agents se sont donc acharnés à démontrer, pendant des semaines, le lien entre le réseau de Ben Laden et les rebelles tchétchènes. Les renseignements démontraient que Moussaoui avait été proche d'un islamiste très actif en Tchétchénie. Arguties inutiles: la mise en œuvre de la loi n'exigeait, en fait, aucune de ces finasseries. Voyant les jours passer, le bureau de Minneapolis s'était résolu à laisser l'immigration expulser le suspect vers la France le 17 septembre. Là-bas, au moins, le juge Bruguière aurait le droit d'allumer l'ordinateur de Moussaoui…

Les tracasseries procédurières n'auraient pas pris une telle ampleur si les différents protagonistes de la lutte antiterroriste avaient mesuré les risques d'attentats et bénéficié des lumières de la CIA, informée à 33 reprises en 2001 de l'imminence d'un «gros coup» contre les Etats-Unis. Les pirates de l'air Mohamed Atta, Marouan al-Shehhi et Nawaf al-Hazmi, décrits comme les membres d'un réseau secret, isolé et impénétrable durant leur séjour aux Etats-Unis, étaient, en fait, fort sociables et imprudents. Ces derniers sont entrés en contact avec 14 personnes déjà soumises à la surveillance des policiers fédéraux. Des flics fédéraux en poste à San Diego (Californie) et chargés d'observer les milieux fondamentalistes avaient rendu visite au gérant d'une supérette de station-service pour l'interroger sur sa dernière embauche, celle d'un jeune Saoudien inconnu des services. Devant les réticences du patron, ils n'avaient pas insisté, perdant une occasion d'en savoir plus sur Nawaf al-Hazmi, l'un des pirates de l'avion du vol 77 qui s'est écrasé le 11 septembre sur le Pentagone. De même, Al-Hazmi et son complice Al-Mihdar avaient loué une chambre chez un certain Abdusatar Shaikh, un commerçant de San Diego et informateur de longue date du FBI, qui a rassuré ses mandataires sur «ses gentils locataires musulmans, par ailleurs citoyens d'Arabie saoudite, pays ami des Etats-Unis». De même, les agents n'ont pas été intrigués par les allées et venues du mystérieux Omar al-Bayoumi, aujourd'hui soupçonné d'être l'émissaire de bailleurs de fonds saoudiens d'Al-Qaeda, qui, au début de 2000, avait versé 400 000 dollars à une mosquée de la ville et trimbalé Al-Hazmi et Al- Mihdar dans sa Mercedes neuve. Les policiers fédéraux auraient alors pu apprendre, si la CIA y avait consenti, que les deux jeunes Saoudiens avaient déjà été repérés par les agents du renseignement en Malaisie, lors de la décisive réunion du réseau Al-Qaeda, en janvier 2000.

Fidèle à sa tradition cachottière, la CIA n'a consenti à informer les services de l'immigration de l'identité des deux terroristes qu'après leur entrée sur le territoire américain. Les noms des suspects n'avaient pas non plus été communiqués à la Federal Aviation Authority (FAA), chargée des contacts avec les compagnies aériennes. Fin août 2001, les deux meurtriers ont donc pu prendre leurs billets d'avion et réserver leur vol du 11 septembre sous leurs vrais noms...

Quand bien même le FBI l'aurait voulu, il aurait difficilement lancé une chasse à l'homme nationale. Le système informatique de la police fédérale datait en grande partie du milieu des années 1980. La banque de données criminelles n'autorisait de recherches qu'avec un seul mot-clef à la fois. Interdisant tout recoupement d'informations nationales.

28 pages du rapport ont été censurées
à la demande de la Maison-Blanche

La responsabilité de cette faille incombe d'abord au gouvernement, qui, de Clinton à Bush avant le 11 septembre, concevait le terrorisme avant tout comme un risque pour les troupes et les ressortissants américains installés à l'étranger. Richard Clarke, chargé du contre-terrorisme au Conseil national de sécurité (NSC) de Bill Clinton, avait assisté, durant l'année 2000, à la visite d'une antenne locale par le n° 2 du FBI. A sa question sur leurs actions contre Al-Qaeda, les agents lui avaient adressé un regard perplexe: «C'est quoi, Al-Qaeda?» Bush lui-même a retardé toute réforme du FBI pendant des mois et son secrétaire à la Justice, John Ashcroft, a coupé dans les budgets fédéraux du contre-terrorisme.


Pourtant, à la fin de 1998, George Tenet, patron de la CIA, nommé par Bill Clinton, semblait avoir pris toute la mesure du danger que représentait Al-Qaeda depuis les terribles attentats antiaméricains au Kenya et en Tanzanie. «Nous sommes en guerre, avait-il déclaré à ses troupes, et je ne lésinerai sur aucune ressource dans notre effort.» Soit, encore eût-il fallu que la CIA, fleuron de l'énorme machine du renseignement américain, renonçât à ses vieilles méthodes de l'après-guerre froide, notamment au recours immodéré et improductif aux techniques de surveillance, et misât sur le renseignement humain et l'infiltration des réseaux. La NSA, l'agence ultrasecrète chargée des écoutes mondiales par satellite, avait bien enregistré des communications téléphoniques au Moyen-Orient mentionnant un «grand événement» prévu pour le 11 septembre, mais, faute d'analystes disponibles et vu l'énormité des informations à traiter, la communication n'est parvenue à la CIA que le 12 septembre...

George Tenet a eu beau jeu de rappeler aux membres de la commission sénatoriale qu'il ne représente qu'une parcelle de la «communauté du renseignement», composée de 12 agences, essentiellement dirigées par le département de la Défense et par son secrétaire, Donald Rumsfeld.

Le rapport en dit long sur les défaillances de l'Etat américain, mais ses omissions sont aussi significatives des ambiguïtés politiques du gouvernement Bush. 28 pages ont été ostensiblement censurées à la demande de la Maison-Blanche. Des fuites, provenant de sénateurs furieux, confirment que les passages embarrassants concernent les liens entre l'Arabie saoudite et le réseau Al-Qaeda. Sur 19 terroristes du 11 septembre, 15 venaient de ce pays et, si aucune information ne permet de confirmer une complicité directe du gouvernement de Riyad, la piste financière des attentats remonte vers la nébuleuse des chefferies saoudiennes. Des passages entiers du chapitre concernant le mystérieux Omar al-Bayoumi de San Diego, retourné depuis à Riyad, ont ainsi été supprimés. Ce Saoudien serait lié à Dallah Avco, une entreprise saoudienne de service aérien soupçonnée par le FBI de servir de collecteur de fonds et de couverture pour le réseau Al-Qaeda. A San Diego, il aurait eu plusieurs entrevues à huis clos avec Fahad al-Thumairy, responsable des affaires islamiques et culturelles du consulat, qui fait l'objet depuis cette année d'une interdiction d'entrée sur le territoire américain, après révocation de son visa diplomatique.

La polémique sur la censure du rapport a justifié une visite urgente du ministre saoudien des Affaires étrangères, Saud al-Faiçal, à Washington. Elle n'a pas empêché le sénateur démocrate Bob Graham, de rappeler, le 27 juillet, que des officiels d'un gouvernement étranger ont facilité l'exécution de la tragédie du 11 septembre,. Elle allait conduire à l'intervention militaire en Irak, dont les secrets commencent, eux aussi, à percer.
 
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Moussaoui :
enquêtes parallèles


A Paris, la CIA et le FBI travaillaient en concurrence

Pour mesurer la portée du dysfonction-nement des services d'enquête et de renseignement américains, il faut reconstituer ce qui se passe à Paris, à la mi-août 2001. A cette époque, le Français Zacarias Moussaoui est détenu aux Etats-Unis. Les agents de Minneapolis (Minnesota), qui s'inquiètent d'une éventuelle implication terroriste, prennent contact avec le bureau de Paris. Enrique Ghimenti, le correspondant du FBI en France, traite l'affaire en priorité, avant une mission en Algérie. Activant ses réseaux, il se rend au siège de la DST pour en savoir plus. Moussaoui, considéré comme un «individu susceptible d'œuvrer pour le jihad», fait l'objet d'une «fiche de mise en attention» depuis le mois d'avril 1999. Les policiers de la DST ont en effet connaissance de ses stages de formation dans les camps afghans. Ils mettent aussi en exergue ses liens avec un autre Français, converti à l'islamisme et mort au combat aux côtés des rebelles en Tchétchénie. Bref, ils soulignent la dangerosité de Moussaoui.
C'est sur cette base que Ghimenti fournit un rapport à son administration dès le mercredi 22 août. Mais, plutôt que de provoquer une accélération de l'enquête, ces quelques pages suscitent un nouveau débat au sein du FBI. Il s'agit de savoir si un «groupe particulier de rebelles» tchétchènes se trouve bien sur la «liste des groupes terroristes du Département d'Etat» et s'il peut être rattaché à Al-Qaeda.
En fait, alors même qu'en ce mois d'août le FBI cherche à se renseigner, de Paris, sur l'éventuel engagement terroriste de Moussaoui, la CIA connaît la réponse. Elle la livre sans détour à la DST: le suspect est bien «mandaté par Al-Qaeda, l'organisation du fondamentaliste saoudien Ben Laden»! A la lecture du rapport d'enquête parlementaire américain, il apparaît même que, depuis «le jour où le bureau de Minneapolis a été informé sur Moussaoui», soit le 15 août, l'attaché légal du FBI à Paris ainsi que celui de la CIA ont été alertés. Ce qui surprend les spécialistes. Les deux agences auraient donc travaillé en parallèle, pour ne pas dire en concurrence.

 Par Philippe Coste, Marc Epstein, Jean-Marie Pontaut, Quentin Rousseau
 

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