Me Roux : « Il faut que l'Etat français se fasse entendre » (Midi Libre)

Publié le par J. Vilaceque

Il a été l'avocat français le plus médiatisé de ce début d'année. François Roux, avocat à Montpellier, spécialiste des Droits de l'homme, habitué du tribunal pénal international pour les crimes du Rwanda, a accompagné la mère du Narbonnais Zacarias Moussaoui lors de la première comparution de l'accusé français des attentats du 11 septembre. Regard sur une procédure qui peut déboucher sur la réquisition de la peine capitale.

Midi Libre : Avec un mois de recul, quel regard portez-vous sur le fonctionnement de la justice américaine ?
François Roux : Son gros avantage, c'est que les témoins sont interrogés par les avocats. Son inconvénient, c'est son goût forcené du détail. Si un témoin est incapable de dire combien de pétales a cette fleur, il n'est plus crédible. S'il ne peut répondre qu'à quinze points sur vingt-cinq soumis par l'accusation, il est hors débat. Nous, nous avons l'intime conviction du juge, qui repose tout de même sur des éléments rationnels : elle peut paraître plus subjective mais elle permet d'éviter cette impression parfois donnée aux Etats- Unis que c'est un jeu où c'est le meilleur qui gagne. On a le sentiment qu'un détail peut faire la différence. Est-ce vraiment la justice ? On peut se poser d'autant plus la question que, dans le cas de la peine de mort, on s'est aperçu, après les exécutions, qu'un certain nombre de condamnés étaient innocents. C'est donc une culture judiciaire qui a montré largement ses limites.

Et plus spécifiquement dans le dossier Moussaoui ? Pensez-vous que le premier accusé des attentats du 11 septembre aura un procès équitable ?

Je suis très inquiet de la manière dont cela se passe. Je suis obligé de constater que la défense a déposé deux requêtes et qu'elles ont été toutes deux rejetées : un délai nécessaire pour préparer la défense et la demande de diffusion télévisée des débats qui me paraissait être une des conditions d'un procès équitable. Je suis donc préoccupé par le peu de temps que la défense aura pour se préparer face à l'énormité du dossier. Quelques mois à peine pour chercher les preuves à décharge, c'est peu. Et puis il y a le lieu choisi : Alexandria, banlieue résidentielle de Washington, où habitent beaucoup d'employés du Pentagone.

Est-ce que le climat contre Moussaoui est très passionnel ?
C'était très intéressant de voir l'évolution : dans un pays qui continue à être couvert de drapeaux, sont arrivées peu à peu des réactions de soutien. Beaucoup de la part de gens originaires d'Afrique du Nord ou de Noirs. Je crois que la venue de la mère de Moussaoui a été plutôt bien accueillie. Les journaux lui ont fait un bon écho. Il me semble que cette présence a donné un peu d'humanité à ce garçon qui, jusque-là, était le diable, le terroriste. Comme si les Américains s'étaient soudain dit : il a donc une maman.

Le fait qu'il soit de nationalité française joue dans un sens ou dans l'autre ?

C'est difficile à sentir. La France ne nous aide pas beaucoup. J'avais tenu à aller rencontrer une responsable du Quai d'Orsay avant de partir. Il nous a été répondu que, dans la mesure où Moussaoui avait décliné la protection consulaire, la France n'interviendrait pas. Pourtant, je me suis rendu compte aux Etats-Unis qu'on était très attentif aux positions de la France sur la peine de mort. La ministre de la Justice Marylise Lebranchu a été parfaitement claire en disant : « Il n'est pas question de laisser appliquer la peine de mort à un concitoyen ». Le Quai d'Orsay, lui, se contente de se retrancher derrière cette déclaration. Il faut donc, avant le 29 mars, date où le procureur doit faire savoir s'il demande la peine capitale, que les plus hautes autorités de l'Etat, les organisations de défense des Droits de l'homme se fassent entendre haut et fort. Les autorités judiciaires américaines y sont très attentives, même si on sent parfaitement que c'est un procès américano-américain.

Quelle impression vous a fait Moussaoui, et notamment sa référence à Allah dans l'unique phrase qu'il a prononcée lors de sa première comparution ?

J'ai trouvé un garçon totalement dépassé par cette histoire. Cinq mois à l'isolement total puis, soudain, cette audience d'une extraordinaire solennité où il comparaît en tenue orange de prisonnier… Si ce n'est pas le toro dans l'arène… Je l'ai vécu douloureusement. Quant à la référence à Allah, regardez ce billet de cent dollars. Qu'y a-t-il écrit : « In God we trust ». Nous nous en remettons à Dieu. Je crois que cela se passe de commentaire.

Ses conditions de détention sont normales ?


Il est à l'isolement total, ce sont donc des conditions très dures. Mais il est vu régulièrement par ses avocats et je n'ai pas d'échos selon lesquels sa détention serait contraire aux normes. Cela dit, sa mère n'a plus reçu de lettres – la première lui était arrivée par des voies détournées – et celles qu'elle lui écrit n'arrivent pas.
Un mot sur José Bové que vous défendez et le dossier du McDo devant la Cour de Cassation. Vous êtes optimiste ? La Cour rend sa décision le 6 février. Si elle rejette notre pourvoi, ce sera alors au juge d'application des peines de Millau de faire exécuter la peine. Très clairement, José Bové se prépare à retourner en prison. Cela dit, nous avons des armes pour plaider ce que j'ai appelé « l'état de légitime révolte »devant la Cour européenne.

Propos recueillis par J. Vilaceque

Publié dans Interviewes

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