Un accusé si petit pour un enjeu si grand (Midi Libre)

Publié le par J Vilaceque

Après six semaines de procès et alors que le jury vient de se retirer pour délibérer, comment ne pas se dire qu'il est un peu étriqué pour le rôle, Zacarias Moussaoui ? Tant de morts, tant d'horreurs, tant de fracas, un tel bouleversement planétaire au soir du 11 septembre et en face, qui ? Cet homme visiblement dérangé, aux revendications incohérentes.

Il y a dans ce que la justice américaine a annoncé comme le procès du 11 Septembre une asymétrie qui gêne le raisonnement.

Car qui a vu Moussaoui dans cette salle du tribunal d'Alexandria, aux portes de Washington, ne peut s'empêcher de se poser la question : une organisation terroriste efficace aurait-elle confié une mission comme celle-là à un illuminé hâbleur dont les vantardises pouvaient tout faire capoter ? C'est ce que l'avocat français de l'équipe de défense de Moussaoui, le Montpelliérain François Roux, résume par cette phrase :
« C'est un petit télégraphiste qui s'est rêvé général ».

On peut certes rétorquer que tout terroriste, et a fortiori celui qui est prêt à sacrifier sa vie, est un illuminé. Mais il ne manque pas moins dans ce procès des éléments qui permettraient d'asseoir définitivement l'accusation :

- Les incohérences de Moussaoui lui-même. Le Français a certes décidé de plaider coupable mais en s'accusant non pas d'avoir été membre du complot du 11 Septembre mais soldat d'al-Qaïda en réserve pour une opération ultérieure. C'est plus tard qu'il s'est mis à signer ses lettres « le vingtième pirate de l'air ».

- Le bluff Richard Reid. Moussaoui a ensuite affirmé qu'il devait participer à un attentat avec l'Anglais Richard Reid, surpris alors qu'il essayait de mettre le feu à ses chaussures bourrées d'explosifs dans un vol Londres-New York. Le FBI lui-même a écarté cette hypothèse.

- Le silence d'al-Qaïda. Jamais, ni sur internet, ni dans une déclaration sur vidéo, ben Laden ou un de ses lieutenants n'a cité le nom du Français.

- Les parcours divergents des pirates du 11 Septembre et de Moussaoui. Les 19 pirates de l'air ont suivi un long entraînement en Afghanistan, ils ont souvent correspondu entre eux avant les attaques. Moussaoui n'est ni dans un cas ni dans l'autre.

Contre l'accusé, il y a bien sûr ce parcours que l'accusation a retracé, ces apparitions dans les réseaux terroristes du sud-est asiatique, ces voyages en Afghanistan où il se flattait de rencontrer ben Laden, cet argent parvenu sur ses comptes par les mêmes filières que celui des pirates du 11 Septembre. Il y a cette attitude enfin, jamais à court d'une provocation, d'une malédiction sur l'Amérique, d'une auto-accusation assumée avec l'aplomb de qui cherche le martyr.

Mais justement : les délires même du Français semblent corroborer la thèse de la défense - et de plusieurs experts - d'un accusé mentalement dérangé. Mais quoi qu'il en soit, les dés sont maintenant jetés : le jury délibère. Quand il reviendra dans la salle d'audience - au bout de combien de jours ? - Moussaoui, sous les yeux de sa mère Aïcha qui a dû quitter Narbonne aujourd' hui, saura s'il part vers la prison pour y finir ses jours ou s'il n'a plus qu'à attendre l'injection qui le mettra à mort.

Si c'est la mort, il aura fallu que les douze jurés la décident à l'unanimité. Mais l'une ou l'autre décision apaisera-t-elle l'Amérique ? On peut en douter. Ce procès a assez montré que les familles même des victimes du 11 Septembre étaient divisées. Qu'au-delà des appels à la vengeance, il ne manquait pas d'hommes et de femmes parmi elles pour juger sévèrement leur gouvernement qui, avant les attentats, savait beaucoup et a si peu fait.

Et, surtout peut-être, qui garde dans des geôles secrètes, quelque part dans le monde, six des concepteurs du 11 septembre sans donner signe qu'il les jugera bientôt. Ce serait plutôt celui-là le vrai procès du 11 Septembre.




J. Vilacèque

Publié dans Articles de presse

Commenter cet article