Aicha el Wafi, condamnée à vie (Le Monde)

Publié le par Piotr Smolar

Zacarias est là, sur la table basse. Là aussi, sur chaque mur du salon, qui renvoie le visage d'un jeune homme hilare à différents âges de sa courte vie. Et là encore, sur les photographies que sa mère tient toujours à portée de main, pour prendre les visiteurs à témoin de son malheur. La télévision reste allumée, sans le son. Seul le tic-tac de l'horloge massive résiste au silence. Au milieu du salon, dans cette maison cossue nichée à la sortie de Narbonne (Aude), se tient Aïcha El Wafi, petite femme fourbue par les épreuves. La dernière n'est pas la moindre : l'attente insupportable avant de connaître le sort de son fils, Zacarias Moussaoui, jugé en Virginie et seul à être poursuivi dans le cadre des attentats du 11 septembre 2001.

Selon son expression abrupte, qui résume bien l'enjeu du procès, il sera sans doute "condamné à vie ou à mort". Elle a quand même refait le déplacement aux Etats-Unis. "Quand on s'est vus la dernière fois dans sa prison, il m'a dit : "Ce n'est pas la peine que tu te fatigues et que tu pleures, maman. Ils veulent ma tête. Je vais leur donner sur un plateau d'argent"", disait-elle avant de partir.

Depuis le 13 septembre 2001, jour où le visage de son fils a tourné en boucle sur les chaînes d'information, Aïcha El Wafi s'est démenée pour réclamer le discernement de la justice vis-à-vis de son fils, qui a depuis plaidé coupable pour complicité dans les attentats. Elle est passée sur CNN, puis deux fois sur Al-Jazira, comme on monte au front. Elle n'a repoussé aucun micro, décliné aucune offre. Elle a tissé des liens forts avec des familles de victimes du 11-Septembre, qui l'encouragent et l'aident parfois. Elle a fait, aussi, le voyage jusqu'à Londres, à la mosquée de Finsbury Park, qui fut longtemps le lieu d'enrôlement et de transit des candidats au djihad. Là-bas, elle a rencontré le prêcheur radical Abou Hamza, condamné à sept ans de prison le 7 février. Pour comprendre.

Aujourd'hui, Aïcha El Wafi souffre du dos. De la tête aussi. Elle mange mal. Les aliments liquides passent mieux que le reste. La fatigue la gagne rapidement. Elle râle contre le téléphone qui la tourmente sans répit. Mais une fois lancée, interrogée une millième fois sur son propre parcours, les mots viennent dans le bon ordre. Elle l'a bien en tête, le récit de sa vie accidentée. Le déracinement, le mariage forcé, les violences subies puis surmontées. L'éducation de ses quatre enfants, seule, obligée de "faire la mère et le père".

Les photos en noir et blanc, soigneusement collées dans les cahiers, parlent aussi d'Aïcha l'écolière à Azrou, dans le Moyen Atlas marocain. La fillette pose au milieu d'autres enfants de la section pratique. Au programme, couture et broderie. A 14 ans, le couperet des traditions tombe. Sa famille la donne en mariage à Omar, 27 ans. "J'en ai tellement pleuré que j'en ai saigné sur l'oreiller", se lamente-t-elle. Sur un mur, derrière la télévision, Aïcha El Wafi a accroché un tableau, peint par une amie, la représentant le jour du mariage. Ou du deuil ? La mariée est triste, tête basse et yeux clos. Son premier enfant meurt à 7 mois. Quatre mois plus tard naît un garçon, prématuré, qui décède au bout de sept jours. "Alors vous voyez, la mort, je sais ce que c'est."

La famille décide de s'installer en France. Le père part en éclaireur en 1965. Nadia et Djamila, leurs filles, l'accompagnent. Aïcha n'a pas très envie de suivre mais s'y résout, sous la pression familiale. Le couple pose ses valises à Hendaye (Pyrénées-Atlantiques), puis à Bayonne, dans le Sud-Ouest. Omar, le père, travaille comme maçon. Il s'offre aussi du bon temps avec d'autres travailleurs marocains aux horaires irréguliers, boit, dépense trop d'argent, rentre tard. Il frappe Aïcha quand ça le prend. "Et même Djamila, un jour, alors qu'elle avait 5 ans, se souvient-elle. Elle suçait son pouce à table. Il lui a envoyé un verre de vin qui lui a ouvert la tête." Une assistante sociale aide la mère et l'oriente vers un foyer de femmes battues. L'idée d'un divorce s'impose peu à peu. Le grand frère, venu du Maroc, tente de l'en empêcher. La séparation est finalement prononcée le 7 avril 1971. Mais le bout de papier reste sans conséquence.

Le couple s'installe à Mulhouse (Haut-Rhin), où il mène une vie normale pendant six mois. "Puis tout a recommencé, et cette fois j'ai trouvé le courage de partir", résume-t-elle. Zacarias, son frère et ses deux soeurs sont placés dans un foyer pendant un an. Leur jeune mère travaille comme couturière, puis entre chez France Télécom en tant qu'agent d'entretien. Le chef d'agence - "Un vrai père pour moi, regardez, il est là en photo" - l'incite à gravir un échelon. Elle passe son permis, fréquente les cours du soir, est embauchée comme coursier. Les enfants reviennent.

En 1979, Aïcha El Wafi retrouve le soleil : elle est mutée à l'agence de Narbonne. Elle achète un bout de terrain et s'endette pour ériger la maison. Les enfants grandissent, se socialisent, découvrent le grand écart entre deux cultures. Elle suit le ramadan, ils se moquent, ne comprennent pas. Elle leur parle en arabe, ils répondent en français. A l'école, Zacarias et son frère aîné Abd-Samad essuient les premières injures racistes, qui les auraient marqués à jamais à en croire leur mère. A 15 ans, Zacarias tombe amoureux de Karine, une voisine. "Ne crois pas que tu t'assiéras un jour à ma table", lui aurait dit le père de la jeune fille. "Je n'ai pas vu venir certaines choses, concède Aïcha. Il a cessé de rigoler, de parler autant qu'avant." Les études sont chaotiques et les nuits agitées. Zacarias se laisse aller, il boit et fume, ne se gêne pas pour inviter ses bruyantes fréquentations à la maison.

Un jour, sa mère en a assez. Elle exige de ses deux fils une participation financière aux frais de la maison. Ils rient. Aïcha profite d'un jour de congé pour sortir toutes leurs affaires dans le jardin, en signe de défi. Ils le relèvent, s'en vont. Les contacts avec Zacarias s'espacent, ils deviennent téléphoniques ou épistolaires lorsqu'il part à Londres, où sa conversion à l'islam radical prend une tournure décisive. Elle ne mesure pas l'ampleur de la dérive de son fils, même lorsque la direction de la surveillance du territoire (DST) lui rend une première, puis une deuxième visite.

Elle a revu Zacarias à trois reprises derrière les barreaux, sans vraiment reconnaître son enfant, devenu un corbeau si sinistre, si perdu. "Il n'y a pas que lui qui risque d'être condamné bientôt à vie."

Publié dans Articles de presse

Commenter cet article