Le procès de Moussaoui pourrait se retourner contre la CIA et le FBI (Le Temps)

Publié le par Alain Campiotti, New York

ETATS-UNIS. Le Français soupçonné un temps d'être le 20e terroriste du 11 septembre affirme maintenant que Ben Laden lui avait ordonné de détruire, plus tard, la Maison-Blanche

Zacarias Moussaoui pourrait bien finir ses jours à Florence. Florence, Colorado. C'est là que les Etats-Unis enferment, dans une prison de très haute sécurité, les terroristes condamnés à vie. Richard Reid, le Britannique aux sneakers explosives, et Ramzi Yousef, l'organisateur du premier attentat contre le World Trade Center (1993), sont détenus là.

Moussaoui, le Français de Narbonne que les Américains ont pris un temps pour le 20e membre des commandos du 11 septembre 2001, risque pourtant sa tête dans le procès qui s'ouvre ce lundi à Alexandria, banlieue riche de Washington, non loin du Pentagone. Et en plus, il plaide coupable sur les six chefs d'accusation retenus contre lui, dont quatre peuvent conduire à la mort.

Mais cette procédure, depuis quatre ans qu'elle dure, est un tel sac de nœuds qu'il peut en sortir n'importe quoi. Y compris la confusion de l'Etat procureur.

Le vingtième? En automne 2001, le FBI avait de bonnes raisons de penser que c'était le Français. Les policiers avaient depuis le 16 août entre les mains, dans le Minnesota, un homme qui complétait bien le tableau des 19 kamikazes d'Al-Qaida (3 équipes de 5 et une équipe de 4) engagés dans la destruction des Twin Towers, du Pentagone et d'un autre objectif manqué, la Maison-Blanche ou le Capitole.

Zacarias Moussaoui était détenu pour un problème de visa. Mais les «feds» avaient un autre motif de s'intéresser à lui: la PanAm International Flight Academy de Eagan, à Minneapolis, avait été intriguée par ce nouvel élève qui voulait être formé sur un simulateur de vol de B747, alors qu'il n'avait même pas une licence de pilote; en plus, il avait payé l'écolage cash: 6300 dollars. C'était - on le saura plus tard - la moitié de la somme que Moussaoui avait reçue de Ramzi Binalshibh, l'un des organisateurs des attentats de septembre.

Si les enquêteurs ont finalement renoncé à la thèse du 20e terroriste, c'est parce qu'Al-Qaida les a convaincus. Binalshibh a été capturé en 2004, et Khalid Sheikh Mohammed, le cerveau du 11 septembre, en 2003. Ils sont dans un des black sites, une des prisons secrètes de la CIA, qui les a fait parler à sa manière. Ils ont dit que Moussaoui n'était pas prévu pour les attentats de New York et de Washington. Et les Américains pensent maintenant que le 20e kamikaze était Mohamed al-Kahtani, détenu à Guantanamo: ses empreintes sont celles d'un homme refoulé en août 2001 à l'aéroport d'Orlando, où l'attendait Mohammed Atta, le chef du commando.

Pour les procureurs, cette piste perdue ne fait pas du Français un innocent: l'apprenti pilote de B747, pensent-ils, se préparait bel et bien à tuer. Et Zacarias Moussaoui ne fait rien pour les en dissuader. Depuis quatre ans, devant la juge Leonie Brinkema qui présidera le Tribunal d'Alexandria, le Français a multiplié les harangues enflammées: il est «l'esclave d'Allah», Oussama ben Laden, à qui il a juré fidélité dans un camp d'Afghanistan, est son «frère en Djihad»; et il «prie pour la destruction des Etats-Unis et d'Israël». WTC, pour lui, veut dire World Top Circus. Et, depuis avril dernier, il plaide coupable, affirmant que Ben Laden lui avait ordonné de se préparer à détruire la Maison-Blanche, dans une deuxième vague d'attaques.

Peut-on requérir la mort contre un homme qui n'a pas tué? C'est le dilemme des procureurs. Le procès qui commence ce lundi n'est pas une instruction. Puisque Moussaoui plaide coupable, les douze jurés devront seulement dire s'il est passible de la peine capitale que demande l'Etat et, dans un deuxième temps, décider à l'unanimité la mort ou la prison à vie.

Pour les convaincre de choisir la seringue, les procureurs développent une argumentation contournée: Zacarias Moussaoui connaissait le projet du 11 septembre; en n'en disant rien après son arrestation, il a permis sa réalisation, authentique membre du commando. Problème: le Français se reconnaît coupable de tout ce qu'on veut, sauf d'avoir été au courant des attentats projetés; lui, il était en réserve, pour plus tard...

L'autre problème, c'est celui des avocats. Moussaoui les insulte, refuse de leur parler. Dans un premier temps, il avait voulu assurer lui-même sa défense et se disait innocent. La juge Brinkema avait accepté, pendant dix-sept mois. Puis, estimant qu'il nuisait à sa propre cause et se condamnait lui-même à mort, elle lui a fait donner des avocats. C'est ensuite seulement que le combattant d'Al-Qaida a décidé de plaider coupable.

Pour Me Edward McMahon, principal défenseur et ténor abolitionniste, la tâche est rude, mais pas impossible. Il va expliquer que la thèse des procureurs (Moussaoui a permis le 11 septembre en se taisant) est absurde; car le FBI, la CIA et l'ensemble du renseignement américain en savaient beaucoup plus que lui sur les projets d'attentats terroristes. Ils savaient par exemple que deux membres du commando Atta étaient arrivés en Californie début 2000.

McMahon exige la production au tribunal de documents secrets émanant du renseignement. Surtout, il vient de demander la comparution d'un élu républicain à la Chambre des représentants, Curt Weldon, qui accuse depuis plusieurs mois le Pentagone d'avoir dissimulé des informations qu'il détenait. Le député s'appuie sur les déclarations de deux officiers: le programme ultra-secret Able Danger, pour lequel ils travaillaient, avait repéré quatre membres du commando, dont Mohammed Atta, un an et demi avant les attentats. La commission bipartisane d'enquête sur le 11 septembre n'a pas pris ce soupçon au sérieux. Mais quand Weldon, qui est vice-président de la commission des affaires militaires, a voulu organiser en septembre dernier des auditions sur l'affaire Able Danger, le Pentagone s'y est opposé.

La juge Brinkema paraît déterminée à obtenir de l'administration qu'elle dise tout ce qu'elle savait, et elle n'aime pas qu'on lui oppose des raisons de sécurité nationale. Si la défense parvient à ouvrir cette brèche, le procès prendra une tournure inattendue. Zacarias Moussaoui passera au second plan, et l'attention se concentrera sur les étrangetés du renseignement avant le 11 septembre

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