Procès du 11 Septembre : Moussaoui joue sa tête (Figaro)

Publié le par Philippe Gélie

Terrorisme Le Français a reconnu sa culpabilité mais il devra se défendre face aux victimes des attentats s'il veut échapper à la peine de mort.

C'EST UN PROCÈS exceptionnel à tous égards qui va se mettre en place à partir d'aujourd'hui devant la Cour fédérale d'Alexandria (Virginie). Un homme y joue sa tête, le Français Zacarias Moussaoui, seule personne jugée à ce jour aux Etats-Unis pour sa responsabilité dans les attentats du 11 septembre 2001. Quatre ans et demi après la pire attaque terroriste perpétrée sur le sol américain, c'est la première fois que les faits vont être débattus dans l'enceinte d'un tribunal et que les victimes y auront la parole. Cela promet de longs débats chargés en émotion, face à une personnalité complexe, dont la ligne de défense reste périlleuse.


La culpabilité de Zacarias Moussaoui, 37 ans, est acquise. Il l'a reconnue le 22 avril 2005, devant le même tribunal, en signant, contre l'avis de ses avocats, une «Déclaration de faits» : cinq pages d'aveux où il reconnaît être membre d'al-Qaida, s'être entraîné en Afghanistan, avoir eu des contacts avec Oussama Ben Laden et avoir été informé du projet de jeter des avions sur des immeubles aux Etats-Unis. Il s'est déclaré «coupable» de six chefs de «conspiration», d'acte de terrorisme à piraterie aérienne.


C'est beaucoup, mais le prévenu pense que cela ne suffit pas à le connecter directement au 11 Septembre. Celui qu'on prit d'abord pour «le 20epirate de l'air» affirme qu'il devait jeter un autre avion contre la Maison-Blanche à une autre date. La nuance n'est pas mince : elle représente les 3 000 victimes de New York et de Washington et, pour Moussaoui, la différence entre l'exécution capitale et la prison à vie.


Le procès s'ouvre aujourd'hui par la formation du jury, qui va durer un mois. Environ 500 jurés potentiels doivent défiler à partir de ce matin devant la juge fédérale Leonie Brinkema, 61 ans, une forte femme qui dirige la procédure depuis quatre ans. Elle insiste pour avoir un jury impartial. Chacun devra remplir un questionnaire de 50 pages sur sa personnalité, sa perception de l'affaire, sa position sur le terrorisme et sur la peine de mort. Un ordre de la Cour protège leur anonymat et interdit tout contact avec la presse.

Quarante-cinq survivants à la barre

A partir du 15 février, ils comparaîtront par groupe de douze pour être interrogés individuellement sur certaines de leurs réponses, jusqu'à ce que quatre-vingt-cinq d'entre eux soient «qualifiés». Ceux-là reviendront le 6 mars au tribunal pour la sélection finale : la défense et l'accusation pourront en éliminer trente chacun, sans donner de raisons. Le jury définitif sera composé de douze membres titulaires et de six remplaçants.

Les débats au fond débuteront l'après-midi du même jour et devraient durer entre un et trois mois. Ce volet de l'affaire ne porte en droit que sur la peine à infliger au coupable, mais il a en fait toutes les caractéristiques d'un procès d'assises. Le banc du procureur devra à nouveau prouver ses accusations devant les jurés à la faveur d'une procédure contradictoire. L'avocat général Robert Spencer va requérir la peine de mort et, pour rappeler l'enjeu au jury, il a l'intention d'afficher dans la salle d'audience les portraits de tous les disparus du 11 Septembre. Il souhaite aussi faire témoigner 45 survivants ou parents de victimes, sélectionnés après des entretiens avec 1 600 familles. L'argument central de l'accusation est que Zacarias Moussaoui est au minimum complice des terroristes puisqu'il connaissait leur projet et n'a rien fait pour l'empêcher, mentant aux enquêteurs après son arrestation en août 2001 dans le Minnesota.

Interrogatoires de détenus de Guantanamo

La défense, en partie assurée, de façon brouillonne, par Moussaoui lui-même, pourra s'appuyer sur des extraits d'interrogatoires de détenus de Guantanamo «filtrés» par les autorités, les demandes de comparution de ces témoins ayant été rejetées. Khalid Cheikh Mohammed, le «cerveau» des attentats, aurait notamment déclaré à ses interrogateurs que Moussaoui devait faire partie d'une «seconde vague» d'attaques. Ramzi Bin al-Shibh, le «trésorier», aurait expliqué qu'il le trouvait trop «instable» et que, s'il avait eu vent de son arrestation, il aurait annulé l'opération du 11 Septembre. Les avocats ont aussi convoqué à la barre le député de Pennsylvanie Curt Weldon : il avait révélé une opération secrète du Pentagone, «Able danger» (danger breveté), grâce à laquelle quatre des dix-neuf terroristes auraient été identifiés un an et demi avant le jour fatidique. L'élu républicain serait «enclin à coopérer», dit son cabinet.

Si Moussaoui les laisse travailler, les avocats commis d'office prévoient parallèlement d'invoquer sa fragilité mentale. La juge Brinkema, objet de ses insultes et de diatribes souvent incohérentes, l'avait mise en doute avant de le laisser finalement plaider coupable. Mais la question clé du procès sera de savoir s'il a menti au FBI, ce qui le rendrait complice de la mort de 3 000 personnes. Pour espérer sauver sa tête dans l'un des Etats les plus favorables à la peine de mort, le Français va devoir démontrer que le gouvernement américain en savait plus que lui. Des surprises sont encore possibles, mais son cas semble mal engagé.

Publié dans Articles de presse

Commenter cet article